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ENQUÊTE
SUR LES MAOS EN FRANCE
JEAN ET COLETTE
- Tu sors
de prison, tu crains éventuellement d'y retourner. Vous
cherchez tous les deux à vous faire embaucher dans des
usines comme manœuvres. Mais votre nom est connu et on ne
veut plus de vous. Qu'êtes-vous en train défaire?
Êtes-vous engagés? Dans quoi?
JEAN. - Engagés, oui.
On a quitté pas mal de choses pour être au service
du peuple.
- Au service
du peuple? N'est-ce pas une formule maoïste? Qu'est-ce que
ça veut dire, en France, être maoïste? Qui
est maoïste?
JEAN. - Tu as l'air de dire que
nous sommes une minorité et que les perspectives ne sont
pas très encourageantes...
- Je ne sais
pas. Je vous demande.
JEAN. - Dire qu'on est une minorité
de maoïstes est tout à fait exact. On est même
une très petite minorité : dans le peuple, dans
les usines, parmi les étudiants.
- Qu'est-ce que
ça veut dire ce "être maoïste "?
JEAN. - Au sens strict, être
maoïste, ça veut dire être pour Mao, pour la
Chine. Mais il faut voir qu'il y a énormément de
gens, dans le peuple, qui sont maoïstes sans le savoir.
Par exemple, à
Ferodo [Usine de freins et équipements], ceux qui ont
organisé les séquestrations ne disent pas qu'ils
sont gauchistes ou maoïstes.
Mais nous, on sait
qu'ils le sont.
Parce qu'ils rejettent
les formes traditionnelles de la lutte syndicale - par exemple
les négociations avec le patron - pour adopter des formes
de lutte violente, totalement révolutionnaires.
- Et c'est vous,
les maoïstes, qui inventez ces formes de lutte nouvelles
?
JEAN. - Non. Les maoïstes
agissent un peu comme des catalyseurs : ils se fondent dans le
peuple et essayent de l'aider à s'organiser.
Mais c'est le peuple,
lui-même, tout seul, qui est en marche vers la révolution
: les commerçants, les paysans, les ouvriers.
Ils n'attendent
pas après les maoïstes pour inventer des formes nouvelles
d'action.
Il y a des actions
dont on dit, dans les journaux : " Ça c'est une action
maoïste ", parce que les maoïstes la revendiquent.
C'est possible.
Mais il y a aussi
toutes sortes d'actions, et même la majorité, qui
vont dans le sens où nous allons et dans lesquelles nous
n'avons eu aucune part.
Nous pensons, après
Marx, après Mao, que les contradictions du capitalisme
vont en s'accroissant et qu'il ne peut pas en être autrement.
Cela veut dire que
l'accroissement des salaires n'ira pas plus vite que celui des
prix, au contraire.
Les cadences de
travail, en revanche, ne vont qu'augmenter.
Il y aura de plus
en plus de " petits chefs " et ils deviendront de plus
en plus despotiques.
Cette situation,
de plus en plus violente, de plus en plus insupportable, va pousser
le peuple à descendre dans la rue et à choisir
des formes de lutte toujours plus dures.
On a commencé
de le voir en mai 68. Il y a des troubles, la bourgeoisie en
a marre, elle envoie les flics qui n'hésitent pas à
tuer les gens, ni d'ailleurs à se faire tuer.
Ça peut très
bien être la guerre.
- Et vous vous y préparez?
JEAN. - C'est pour ça qu'on
va ce s'établir ".
Si cela doit être
la guerre, on préfère l'organiser.
On va s'établir,
c'est-à-dire qu'on va travailler à l'usine, avec
les ouvriers, pour essayer de les aider à s'organiser.
Que toutes ces actions
qui naissent un peu partout arrivent à s'organiser.
La séquestration,
par exemple, si c'était vraiment organisé partout,
la séquestration des patrons en réponse à
la séquestration des ouvriers, ça serait bien,
non?
- Mais si vous
vous " organisez ", est-ce que vous ne risquez pas
de tomber dans ce que vous reprochez aujourd'hui aux organi-sations
syndicales? De constituer des camps, des partis, qui n'auront
plus qu'une idée : négocier avec le parti adverse?
JEAN. -- Justement, c'est le
problème qu'on se pose à l'heure actuelle. Qu'est-ce
que ça veut dire ce s'organiser " dans une perspective
maoïste?
On sait très
bien, en tous les cas, ce qu'on ne veut pas faire : on ne veut
pas constituer une avant-garde, qui aurait la ligne juste, qui
aurait un programme et qui condamnerait une notion spontanée
des ouvriers sous prétexte qu'elle n'entre pas dans le
programme.
C'est ce que font
actuellement les syndicats.
Par exemple, en
ce qui concerne la séquestration : ils condamnent la séquestration
parce que ça ne fait pas partie des méthodes de
lutte révolutionnaires reconnues comme justes par les
syndicats!
Ce que nous voudrions
nous, c'est qu'il n'y ait pas ce d'avant-garde-élite "
croyant tout savoir, mais de plus en plus d'organisations de
masse, pas seulement composées de maoïstes, mais
de tous ceux qui veulent se battre.
- Et les syndicats
ne permettent pas ça?
JEAN. - Le syndicat a son programme,
sa ligne politique, comme la C.G.T. ou la C.F.D.T. et, à
un moment donné, au nom de ce programme, ou de cette ligne
politique, ils barrent le peuple : c'est-à-dire qu'ils
l'empêchent de s'exprimer librement et spontanément
dans ses actions.
Les syndicats, la
plupart du temps, sont coupés des masses. Nous, avant
tout, nous voulons être liés aux masses.
- Pratiquement,
votre liaison avec les masses, cela se passe comment? D'abord,
comment entrez-vous en contact?
JEAN. - Pour l'instant, de deux
façons : à l'extérieur de l'usine, il y
a des détachements qui viennent aux portes de l'usine,
dans les bistrots, prendre contact avec les ouvriers.
A l'intérieur
de l'usine : il y a les camarades qui vont ce s'établir
", c'est-à-dire qui se font embaucher par l'usine
pour travailler avec les ouvriers.
Notre rôle,
c'est le rôle de l'étincelle.
Dans certaines usines,
jusque-là très calmes, nous arrivons à créer
un peu d'agitation.
Dans d'autres, où
l'agitation existait déjà, s'il y a une action,
par exemple une grève, nous nous efforçons de pousser
dans le sens de la radicalisation.
Lorsqu'il y a une
action de masse, dans une usine, il y a toujours deux voies possibles
: d'un côté la voie de la modération et de
la négociation.
C'est celle vers
laquelle les syndicats essayent de pousser.
La voie de gauche,
qui est d'intensifier l'action, de la radicaliser, de la mener
aussi loin que possible.
Nous, lorsque nous
intervenons, c'est toujours du côté de la voie de
gauche.
Nous essayons toujours
d'appuyer la fraction de gauche, qui est parfois minime.
- Comment vous
y prenez-vous?
JEAN. - II ne faut pas s'imaginer
qu'on débarque en disant : ce Nous, les intellectuels
maoïstes, on sait ce qu'on va faire et on va vous l'expliquer!
" II y a en a qui ont fait ça ou qui ont essayé
de le faire. Ils se sont cassé la gueule et n'ont pas
été écoutés. Ce n'est pas nous qui
avons les initiatives de gauche, c'est le peuple, c'est la masse
qui les crée.
- Lorsqu'il n'y
a pas d'agitation, à partir de quoi la créez-vous?
JEAN. - On n'a pas d'apriori,
mais généralement à partir
de revendications concrètes.
On arrive difficilement
à créer de l'agitation en parlant de la Chine!
On peut, dans la
discussion, ou même dans un tract, évoquer certaines
idées générales, mais on est farouchement
opposés aux genres d'action sur des sujets généraux
tels que les mènent les trotkystes ou les liquidateurs.
- Qu'appelez-vous
les liquidateurs?
JEAN. - Les liquidateurs, c'est
en général des intellectuels qui, n'arrivant pas
à se maintenir au niveau de la révolte des masses,
se réfugient dans la théorie et se prennent pour
les maîtres-penseurs de la Révolution.
- Quand vous
débarquez, comme ça, dars une usine, obtenez-vous
facilement la confiance des ouvriers?
COLETTE. - Ça dépend.
Dans certains cas, lorsqu'on vient de l'extérieur, les
syndicats ont préparé les ouvriers à l'idée
d'un " débarquement " et quelquefois on n'est
pas reçus, ou mal reçus.
C'est pourquoi on
préfère maintenant une autre forme de " débarquement
"; le débarquement par l'intérieur, c'est-à-dire
l'établissement.
L'installation comme
travailleur à l'intérieur de l'usine.
De toute façon,
qu'on vienne de l'extérieur, ou qu'on s'installe à
l'intérieur, moi je pense que l'état d'esprit qui
s'est constitué contre nous, sous la pression des syndicats,
ne tient pas longtemps.
Les ouvriers voient
très vite que ce sont des mensonges.
JEAN. - Ça fait penser
à Germinal : le type qui débarque dans les mines
du Nord, qui finit par gagner la confiance des mineurs, par déclencher
l'enthousiasme.
Et puis, après
l'échec de la grève, il est rejeté, on ne
croit plus en lui, on se méfie.
Mais il regagnera
peu à peu l'estime des travailleurs...
C'est encore comme
ça aujourd'hui : il est possible qu'à un moment
donné on soit ouvertement accepté par toute l'usine,
et puis il y a un échec à la suite d'une action
et on rejette toute la responsabilité sur vous.
On dit ce c'est
la faute d'un tel ".
Si on reste, si
on s'accroche, l'opinion finit à nouveau par se retourner.
COLETTE. - Ce qui est dur c'est
que les syndicats ont généralement préparé
l'opinion contre nous : " Attention, il y a des gauchistes
qui vont venir, ce sont des provocateurs, des flics payés
par Marcellin... "
II est évident
que la première réaction des ouvriers c'est d'abord
de nous repousser.
Mais s'il y a une
grève, les syndicats sabotent la grève, les ouvriers
s'en aperçoivent, ils sont écœurés
et, à ce moment-là, ils peuvent se tourner vers
nous parce qu'ils ont vu comment on s'est conduits pendant la
grève.
JEAN. - Rien n'est statique :
il serait faux de dire que les ouvriers nous accueillent à
bras ouverts, comme il serait faux de dire qu'ils nous repoussent.
Ils peuvent commencer
par nous refuser - mais il suffit alors de s'accrocher.
On ne sait jamais
comment ça va tourner.
Je me souviens d'un
cas, chez Renault.
Un camarade établi
avait la confiance des ouvriers.
Les syndicats se
sont débrouillés pour purement et simplement le
vider.
Ils l'ont fait licencier
et l'ont reconduit à la porte de l'usine par les mecs
les plus durs, les nervis.
Les ouvriers ont
été écœurés, ils ne comprenaient
pas, certains étaient outrés.
Mais ils ne se sont
pas mis en grève pour ça! Ils ne se sont pas mis
en grève contre les syndicats.
C'est comme ça.
Ça veut dire qu'on a peut-être le contact avec les
ouvriers mais on n'a pas la confiance absolue de tous.
Si on l'avait, on
serait à une autre étape.
C'est évident.
- Que pensent
les travailleurs des syndicats, dans l'ensemble?
JEAN. - Beaucoup de travailleurs
estiment que les syndicats ne foutent rien.
Je crois qu'à
Sochaux, sur 30 000 ou 40 000 ouvriers, si je ne me trompe pas,
il y a 3 000 à 3 500 syndiqués.
C'est tout.
Il y a aussi pas
mal de délégués du syndicat qui ne pensent
qu'à une chose : être bien vus du patron.
Les ouvriers s'en
aperçoivent vite.
- Quand vous
vous établissez à l'intérieur d'une usine,
c'est pour combien de temps?
JEAN. - L'idéal serait
d'y rester longtemps.
Mais généralement,
on se fait vider, soit par le syndicat, soit par le patron.
On se fait licencier,
ou bien on se fait empoisonner par les flics et cela devient
intenable.
Moi j'ai pu rester
six mois établi dans la même usine.
Ma femme a essayé,
elle n'a jamais pu y entrer.
COLETTE. - II y a plus de chômage
pour les femmes.
Mais quand mon mari
y travaillait, je restais près de l'usine, sur place.
J'allais voir les travailleurs immigrés.
J'ai été
établie un peu à Marseille.
J'ai réussi
à tenir un mois.
De toute façon,
par toute ma vie, par toute celle que menait Jean, j'étais
aux côtés des ouvriers qui travaillaient à
l'usine.
JEAN. -- II faut bien voir que
pour nous, maoïstes, il n'y a pas que l'établissement
dans l'usine.
On peut être
amenés à faire d'autres choses.
- Quoi par exemple?
JEAN. - Du travail chez les étudiants,
par exemple. On avait besoin de moi à Grenoble, chez les
étudiants. J'ai quitté l'usine, et j'y suis allé.
- On avait besoin
de toi, qui t'a décidé, toi? une organisation?
JEAN. - Ça ne se passe
pas comme ça!
On n'est pas manipulés
par Mao qui nous dit : " II y a du travail à faire
à Grenoble, allez-y! "
C'est un mode de
travail de groupe qu'on a, peu à peu, mis au point dans
les comités Vietnam de base : l'idée-c'est de laisser
le plus possible d'autonomie à ceux de la base.
Que peuvent bien
comprendre de Grenoble ceux qui sont à Paris? Comment
peuvent-ils savoir s'il faut travailler à l'usine, ou
à l'Université, engager telle action, ou telle
autre?
Au niveau national,
le groupe essaye de dégager des lignes générales,
mais à la base l'autonomie est très large.
- Cette ligne
politique générale, comment se dégage-t-elle?
JEAN. - On ne fait pas comme
les liquidateurs, on ne se met pas à quatre ou cinq dans
une chambre, sous prétexte qu'on a lu plus de livres que
les autres, pour tenter d'élaborer un programme pour toute
la France!
C'est d'ailleurs
ce qu'on nous a reproché en mai 68, ce qu'on nous reproche
toujours : vous n'avez pas de programme! Vous n'avez pas de ligne
politique! Vous êtes dans le flou! Dans le vague!
Effectivement, on
ne savait pas, on ne sait pas toujours très bien où
on va.
Mais ce qu'on sait,
c'est que le peuple va dans un sens qui lui est favorable et
qu'en s'attachant à cette réalité-là,
la réalité présente, en essayant de la comprendre,
de l'étudier, on arrivera à élaborer, avec
les masses, un programme qui sera celui des masses - et non pas
celui d'un petit groupe d'avant-garde.
On mettra plus longtemps
à l'élaborer, mais au moins il viendra des masses,
et non pas des intellectuels.
COLETTE. - La ligne politique, ça
n'est pas nous qui l'élaborons, elle nous vient des masses
avec lesquelles nous travaillons.
JEAN. - A la première
page du petit livre rouge, on lit : " II faut appliquer
le maoïsme d'une façon créatrice. " Alors
on tâche d'appliquer le maoïsme en France d'une façon
créatrice.
Par exemple, dans
le petit livre rouge, Mao a dit : " La guerre du Japon est
aussi une guerre paysanne. "
Bon, eh bien ça
ne peut pas s'appliquer à la France et on ne l'applique
pas.
Il faut, dans chaque
circonstance, dans chaque lieu différent, savoir innover
: c'est ça que Mao nous enseigne, faire confiance au peuple,
à la niasse. D'ailleurs, l'expérience nous le prouve.
Après Mai
il y a eu rechute du mouvement révolutionnaire, et puis,
de mois en mois, les masses se sont remises en mouvement et trouvent
sans arrêt des formes de lutte nouvelles.
- Pouvez-vous
raconter une action de masse à laquelle vous avez participé?
JEAN. - Eh bien, en janvier 1968,
il y avait des camarades qui travaillaient à Vergèze,
c'est-à-dire chez Perrier, le même trust que Contrexéville.
Ils nous ont fait
savoir - c'est ça l'organisation! - qu'à Contrexéville,
il y avait des ouvriers-paysans, et que c'était une usine
où il ne s'était jamais rien passé, qu'on
aurait peut-être intérêt à envoyer
quelqu'un.
On s'est proposés
pour y aller.
C'est ça
la démocratie : on ne nous a pas dit : " Bon, tu
vas y aller, tu pars demain. "
C'est nous qui avons
décidé.
- Tu te considérais
déjà comme maoïste?
JEAN. - Qui, tout juste.
En fait j'avais
beaucoup participé aux comités Vietnam de base.
A ce moment-là
j'étais à H.E.C. et ça ne me plaisait pas
du tout.
Non seulement ce
qu'on nous enseignait, mais la perspective de devenir cadre,
patron, directeur!
Ça me déplaisait
fondamentalement.
Alors j'ai quitté
et je suis parti à Contrexéville, avec Colette.
- Comment ça
se passe? il suffit de se présenter au bureau d'embauche?
JEAN. - A l'époque, oui.
Il n'y avait pas de problèmes parce qu'on était
en janvier 68, c'est-à-dire encore avant mai.
Il y a eu un problème
pour Colette parce qu'elle est arrivée trop tard et qu'on
n'embauchait plus de femmes, mais elle est restée et elle
a travaillé à l'extérieur.
On ne savait rien,
on n'était au courant de rien, on n'avait aucune expérience
politique, on ne savait pas ce que c'était que les syndicats,
comment ils fonctionnaient, rien!
Ce qu'on avait,
la seule chose qu'on avait, c'était confiance dans les
masses, confiance dans les ouvriers.
- D'où
vous venait-elle, cette confiance?
JEAN. - Un peu de ce qu'on avait
lu dans les livres, sur la Commune, sur 36, sur la guerre d'Algérie.
COLETTE. - II y avait aussi l'expérience
qu'on avait acquise dans les comités Vietnam de base,
qu'il fallait écouter les masses, que les intellectuels
ne savaient pas tout, parce que ce qu'ils savaient, en fait,
ils le savaient seulement par les livres, ils étaient
coupés de la réalité.
- Donc, un beau
matin, vous avez débarqué à Contrexéville...
Et qu'avez-vous fait pour commencer?
JEAN. - Je me suis fait embaucher,
on a pris un meublé et on est allés travailler.
Au début,
quand on travaille pour la première fois en usine, c'est
très dur.
J'étais tellement
claqué que je n'arrivais même pas à dormir.
- Qu'est-ce que
tu faisais?
JEAN. - J'étais manœuvre
: j'empilais des caisses de douze bouteilles d'eau de Contrexéville.
Il fallait les empiler
sur quatre rangées. C'est un travail à la chaîne.
J'avais calculé
que je maniais sept tonnes dans le quart d'heure.
- Et le travail
politique, quand a-t-il commencé?
JEAN. - A peu près un
mois après, en février.
Il y a eu un licenciement
abusif d'un ouvrier et tout de suite les Algériens, c'étaient
eux qui étaient le plus disposés à l'agitation,
se sont mobilisés.
Ils sont allés
à quinze occuper le bureau du patron, plutôt le
couloir, et ils ont obtenu la réintégration.
- En quoi avais-tu
participé?
JEAN. - L'initiative venait des
masses, des Algériens eux-mêmes qui étaient
outrés et qui ne voulaient pas se laisser faire.
Moi je me suis contenté
de pousser un peu du côté de la voie gauche et puis
surtout de populariser le mouvement parmi les autres ouvriers.
- En faisant
quoi?
JEAN. - Cela va te paraître
vachement retardé!
En faisant une lettre
au directeur qu'on voulait faire signer par tous les ouvriers
de l'usine!
Ça n'était
déjà pas mal, parce qu'à Contrexéville
il n'y avait encore jamais rien eu.
Ce qui était
important c'était d'arriver à populariser la lutte,
de montrer que l'ensemble des ouvriers ne voulait pas se laisser
faire.
Finalement, la lettre,
on ne l'a pas envoyée parce qu'elle n'a été
signée que par quelques personnes.
Personne n'osait.
Mais ce qui est
resté de cette action c'est que tout le monde a su qu'il
y a eu lutte.
- Alors pourquoi
le patron a-t-il réintégré si facilement
l'ouvrier licencié?
JEAN. - Ça n'était
pas un licenciement très important, il y a eu quand même
un peu d'agitation, le syndicat a un tout petit peu bougé.
Mais l'essentiel
c'est que toute l'usine a su qu'on pouvait lutter.
Les conditions de
travail étaient épouvantables, on manipulait sept
tonnes dans le quart d'heure, c'était crevant, et les
salaires étaient extrêmement bas.
A tel point que
la secrétaire de la main-d'œuvre d'une ville à
côté appelait notre coin " Buchenwald "...
Elle était
peut-être un peu gauchiste...
COLETTE. - Pas du tout, elle ne
l'était pas!
JEAN. - C'était plutôt
affreux.
Pourtant, depuis
plus de douze ans que la boîte existait, il n'y avait jamais
eu de grève.
Si, il y avait eu
une grève d'une heure.
Le chef du personnel
était venu parler aux ouvriers et avait dit : " Ceux
qui veulent faire grève à droite, les autres à
gauche ", personne n'avait bougé et le travail avait
repris.
A Perrier, l'autre
usine du trust, ils étaient furieux contre Contrexéville.
Ils disaient : "
A Contrexéville, ils ne foutent jamais rien. "
II fallait faire
quelque chose pour que ça remue.
- Qu'as-tu fait?
JEAN. - Le travail était
si dur qu'on s'arrêtait tous les quarts d'heure pour une
pause d'un quart d'heure.
Alors pendant ce
temps-là on parlait.
On a commencé
à parler des conditions de travail, c'était évidemment
le sujet de plainte principal.
Il circulait pas
mal d'idées fausses.
Tout le monde pensait
qu'il fallait faire quelque chose mais qu'on n'y arriverait jamais
: il ne fallait pas compter sur les Algériens, ni sur
les Portugais, d'ailleurs, qui avaient peur de Salazar, ni sur
les femmes - les femmes c'est con --, ni sur les ouvriers vosgiens,
c'étaient des paysans.
Alors, rien, il
n'y avait rien à faire!
C'est là
qu'il faut avoir confiance dans les masses...
Parce que si on
imagine, par exemple, un enquêteur de l'I.F.O.P.venant
poser des questions aux ouvriers sur les possibilités
d'un mouvement, il en serait reparti convaincu qu'il n'y avait
rien à faire et que si les ouvriers, à Contrexéville,
travaillaient drns des conditions épouvantables, eh bien,
c'était bien fait pour eux!
C'est ça,
l'impression qu'on a lorsqu'on va dans une usine et qu'on voit
les choses de l'extérieur, la surface, l'aspect superficiel.
Et pourtant ça
change, et pourtant ça peut changer, ça peut bouger
d'un seul coup!
- Spontanément?
JEAN. - On a fait un jour un tract,
avec deux ouvriers.
Un tract assez violent
sur les conditions de travail : le premier qu'il y ait jamais
eu à Contrexéville!
Puis on l'a montré
à quelques autres ouvriers, qui l'ont trouvé bien.
Comme on n'avait
pas de ronéo, on est allés trouver encore d'autres
ouvriers, on leur donnait du papier carbone et ils en recopiaient
chacun cinq ou dix, qui se mettaient à circuler dans l'usine.
C'est comme ça,
petit à petit, qu'on arrive à faire participer
les gens à la préparation d'une grève.
Les uns ne faisaient
que recopier le tract, un point c'est tout.
D'autres ne faisaient
ryue le faire passer, sans rien dire non plus.
Mais ils savaient.
Ils savaient tous
que quelque chose se préparait.
Il faut dire aussi
qu'on n'était pas gênés par le syndicat,
parce qu'il n'existait pratiquement pas!
- Les ouvriers
n'étaient pas syndiqués?
JEAN. - II y en avait très
peu : peut-être cinquante sur mille travailleurs.
COLETTE. - Là il faut expliquer
nos rapports avec le syndicat.
Au début,
nos premières actions, par exemple la rédaction
de la lettre après le licenciement d'un Algérien,
on les a faites au nom du syndicat.
On pensait que la
tête du syndicat, la tête de la C.G.T. était
pourrie.
JEAN. - Ce qui était vrai.
COLETTE. - On considérait
que la tête avait dégénéré,
mais qu'on pouvait reprendre en main la base.
Qu'on pouvait reformer
un syndicat, à la base, qui serait à nouveau très
dur.
JEAN. - Un syndicat de lutte de
classes.
COLETTE. - C'est pour ça
qu'on n'était pas en opposition, au début, avec
le syndicat et même qu'on prônait l'entrée
à la C.G.T.
Nos actions se passaient
dans le cadre de la C.G.T.
On se réunissait
dans une salle de la mairie.
Seulement, comme
à Contrexéville il n'y avait jamais eu de lutte,
le délégué syndical n'était pas particulièrement
formé à la lutte dure, c'était un type qui
n'avait aucune expérience.
Plutôt innocent
face à l'exploitation.
JEAN. - II n'en voulait pas spécialement
aux gauchistes, comme certains mecs du P.C.F., c'était
un mou, un gars qui n'avait jamais rien fait.
COLETTE. - II avait envie de lutter
pour les ouvriers, mais il ne faisait rien parce que les syndicats
ne lui disaient pas de faire quelque chose.
Ce qui fait qu'au
début on n'a pas rencontré d'opposition de sa part.
C'était avant
Mai 68.
JEAN. - Au début, notre
noyau c'était plutôt les Algériens. Puis
on a décidé qu'il fallait élargir le mouvement
aux ouvriers français (on avait déjà pas
mal d'Espagnols avec nous) et on a organisé une réunion
: il est venu quatre-vingts ouvriers.
Jamais le délégué
syndical n'en avait vu autant d'un coup!
Alors il s'est peu
affolé, il a vu que quelque chose commençait à
marcher et il a fait appeler un ponte de la Fédération
de Paris.
Le ponte est arrivé,
et la première chose qu'il a faite, a été
de renforcer toutes les idées de droite. Il a dit aux
ouvriers : " Vous voulez vous mettre en grève?
Vous n'y arriverez
jamais : il y a les femmes, il y a les étrangers, jamais
ça ne marchera. "
Et puis il voulait
s'opposer à la diffusion massive de notre tract qu'il
trouvait trop violent, alors que les ouvriers étaient
parfaitement d'accord et le trouvaient très bien.
Finalement, on ne
l'a pas massivement diffusé et on a décidé
d'une heure de grève.
Une heure de grève!
La date décidée était le jeudi 16 mai...
COLETTE. - Nous, en province, on
n'avait pas la moindre idée de ce que c'était que
Mai à Paris!
On menait la lutte
dans notre ville et on avait choisi une date pour notre grève
en dehors du contexte national...
JEAN. - Là où nous
étions, on ne parlait pas des étudiants. On pensait
qu'ils faisaient leur bordel à Paris.
On avait une vue
des choses très étroite, très fausse, et
on décide, modestement, de faire une grève d'une
heure.
Là-dessus,
le ponte de la C.G.T. nous dit : " Une grève d'une
heure? Vous n'y arriverez pas! "
COLETTE. - Oui, il nous a dit : ce
Vous n'y arriverez jamais! "
JEAN. - On se met quand même
à la préparer, et alors les ouvriers commencent
d'eux-mêmes à prendre des initiatives, et ça
c'était formidable!
Par exemple, moi,
en tant qu'étudiant, jamais je n'avais écrit sur
les murs.
On n'avait pas idée
de ça à l'époque où j'étais
étudiant.
Eh bien, les ouvriers
de Contrexéville prenaient le pinceau, allaient sur les
routes, écrivaient : " Tous en grève... "
Et c'était
vraiment, chez eux, une initiative spontanée, quelque
chose de tout à fait nouveau qu'ils inventaient comme
ça!
COLETTE. - On avait mis au point
un quadrillage systématique de l'usine, on était
une quarantaine au début à s'en occuper. Et puis
il y a eu toutes sortes d'initiatives, des affiches, des tracts,
tous les jours on renouvelait le panneau syndical.
- Mais, toi,
tu ne travaillais pas à l'usine? Comment faisais-tu pour
y être?
COLETTE. - Je mangeais à la
cantine, systématiquement.
Après Mai,
ça n'a plus été possible.
Mais là,
je pouvais y aller
tous les jours.
Alors, tous les
jours, on renouvelait le panneau syndical, pour montrer que ça
progressait, que ça avançait, on donnait les dernières
informations.
Et petit à
petit, comme ça, on sentait l'usine s'échauffer.
- Les ouvriers
venaient vers vous?
JEAN. - Ce n'est pas qu'ils venaient
vers nous, c'est nous qui étions avec eux.
Il faut bien voir
ça.
Bon, au début,
on avait un peu joué le rôle d'étincelle
c'est-à-dire qu'on avait lancé l'idée de
la grève.
On avait dit : "
Oui les masses sont révolutionnaires, oui une grève
est possible. "
On avait parié
sur la possibilité d'une grève.
A partir de ce moment-là,
ça s'est mis à marcher tout seul, on était
seulement des participants, comme les autres.
Toutes les initiatives
qu'ont eues les ouvriers! Il y en a qui avaient composé
un chant de lutte, spécialement pour l'usine...
Et on préparait,
comme ça, notre petite heure de grève, croquignolesque,
pour le 16 mai 1968!
COLETTE. - C'est seulement après
qu'on s'est aperçus qu'on avait posé des revendications
vraimentbeaucoup trop modestes.
Ce qu'on avait demandé,
c'était presque rien.
On aurait pu demander
beaucoup plus.
Mais on n'avait
pas beaucoup d'expérience.
JEAN. - Le mardi - la grève
était pour le jeudi - les patrons de Paris sont arrivés
pour négocier.
Et qu'est-ce qu'ils
ont fait?
Ils ont commencé
par refuser tout ce qu'on demandait.
Aussitôt,
ça s'est su dans toute l'usine.
Et d'un seul coup
l'atmosphère a totalement changé : les gens étaient
excités, ils parlaient partout, ils s'agitaient, ils se
réunissaient au moment de la pause, ils discutaient nerveusement
et ils disaient : " Pas question d'attendre jeudi pour la
grève, on commence tout de suite!
Et pas question
de faire une grève d'une heure, on fait une grève
illimitée! " C'est là où on a senti
qu'on avait drôlement bien préparé les masses.
Cette grève,
ils la voulaient tout de suite, et il était impossible
de ne pas la faire.
Seulement ils avaient
encore l'idée un peu fausse que c'était le délégué
syndical qui devait donner le mot d'ordre de grève.
Et on s'est mis
à chercher le délégué partout!
COLETTE. - II était à
la maison, en train de préparer un nouveau tract d'appel
à la grève!
JEAN. - Parmi les jeunes ouvriers
il y en a qui ont dit :
" Vous allez
voir, le délégué il ne voudra pas faire
grève tout de suite! " Alors les autres ont dit :
" Si c'est comme ça, on va aller faire une manif
devant sa maison, et s'il ne veut pas venir, on déclenche
la grève sans lui! "
COLETTE. - Soudain on voit arriver
quelques ouvriers qui déboulent à toute vitesse
de l'usine et qui nous disent : ce On vient vous prévenir,
si le délégué n'arrive pas tout de suite
et ne donne pas l'ordre de déclencher la grève,
ça va mal tourner! " Alors on a dit au délégué
: ce Cours, vas-y tout de suite, il s'agit de ta peau! "
II a sauté dans sa voiture et il est monté à
l'usine.
JEAN. - II a freiné vachement
pour ne pas déclencher la grève.
Il allait voir la
C.F.D.T. pour tenter de trouver un appui, et la C.F.D.T., qui
n'était pas gauchiste, disait : " Il faut attendre,
il faut voir... "
C'était l'heure
de la cantine, tout le monde y était, c'était la
bonne heure pour déclencher la grève.
Il fallait vraiment
le pousser au cul, le délégué.
Il interrogeait
les ouvriers plus tièdes : " Oui, peut-être,
il faudrait peut-être bien la faire tout de suite, cette
grève ", mais pas plus.
Pourtant, on sentait
l'électricité.
Toute l'usine était
chauffée à bloc.
Alors on a exigé
du délégué qu'il demande aux ouvriers non
pas individuellement mais collectivement s'ils voulaient faire
grève, et puis immédiatement ils ont tous répondu
" Oui ".
Ils voulaient la
grève à 100 %, à part cinq ou six femmes
et quelques chefs qui ne voulaient pas.
Alors on est descendus
tous dans la cour, et le délégué est allé
voir les patrons et il leur a dit que c'était la grève.
Les patrons ont
répondu au délégué qu'il pouvait
aller dire aux ouvriers que dans ces conditions ils pouvaient
rentrer chez eux.
Immédiatement
les ouvriers, rassemblés élans la cour, ont réagi.
Ils ont dit au délégué
: "Pas question!
Tu peux aller dire
aux patrons que la grève doit se passer dans l'usine.
Pas question qu'on
rentre chez nous! "
A ce moment-là,
il était six heures du soir, et d'un seul coup, ça
a été la manifestation dans tout Contrexéville!
Et le lendemain,
pas de problème, toute l'usine était en grève.
- Vous aviez
réussi!
JEAN. - On n'avait vraiment eu
qu'un tout petit rôle : lancer l'idée qu'une grève
était possible cl tenter de contrer un peu l'opposition
syndicale qui se manifestait par l'inertie du délégué,
mais à partir de ce moment-là ce sont les masses
qui ont pris en main la grève et ça a été
la grève la plus dure des Vosges.
- Dure en quoi?
Toute la France était en grève à ce moment-là.
JEAN. - Eh bien, par exemple,
on pense que la Gauche Prolétarienne a innové,
par exemple avec les séquestrations, les cassages de gueule
aux petits chefs, le sabotage, ce l'été chaud ",
ce pas de vacances pour les riches ", etc.
Eh bien, tout était
contenu dans la grève de Contrexéville en mai 68.
Nous-mêmes,
on n'a pas su le voir.
Dans l'instant,
on ne voyait pas très bien ce qui se passait.
Par exemple, la
première manif, eu mai 68, c'est moi qui l'ai dirigée,
et je l'ai dirigée vers les directeurs de l'usine.
Or les ouvriers,
eux, ils n'étaient pas tellement chauds.
On a dit qu'on allait
vers le directeur, bon, ils y sont allés. Mais ils avaient
envie d'aller vers le sous-directeur.
Parce que le sous-directeur
était plus près d'eux, plus près au sens
policier, plus " derrière " les ouvriers que
le directeur, qui n'était pas très connu, et ils
ont commencé à lancer des pierres contre sa maison.
Et les jours d'après,
toutes les manifestations sont systématiquement allées
vers les maisons des contremaîtres, les chefs les plus
haïs, c'était eux que les ouvriers voulaient lapider,
injurier.
Je me souviens d'une
manifestation qui s'est déclenchée parce le les
chefs voulaient remplir un camion.
D'un seul coup,
il y a eu six cents ouvriers autour du camion, injuriant les
chefs.
Ils étaient
à vingt mètres les uns des autres et on sentait
que les ouvriers n'avaient qu'une envie, c'était casser
la gueule aux petits chefs.
Si quelqu'un, moi
ou un autre, avait compris à ce moment-là ce que
ça signiliait, ça aurait pu aller plus loin et
il y aurait eu des cassages de gueule.
Mais on n'avait
pas saisi, à l'époque, que toucher les chefs c'était
miner l'autorité nationale à l'usine.
Pour l'histoire
du camion, les injures ont duré pendant un quart d'heure,
et puis le délégué syndical est intervenu,
juste au mornent où commençait l'expression du
grief...
Le délégué
appelait les ouvriers à une manifestation ailleurs.
N'empêche
qu'il y a quand même eu des ruées pour élever
des barricades dans l'usine, en cinq minutes, et qui ont empêcbé
le camion de sortir.
Contre les petits
chefs, en mai 68. c'était les ouvriers qui prenaient déjà
l'initiative.
Ils avaient fait
un pendu, grandeur nature, et lui avaient planté un poignard
dans le dos.
Il représentait
un petit chef, un contremaître, et dans toutes les manifestations
il y avait ce pendu-là.
Pareil pour la séquestration.
A un moment donné
les ouvriers ont voulu séquestrer le sous-directeur, mais
le délégué syndical les en a empêchés!
Moi non plus je
n'ai pas compris et on n'a pas osé le faire.
Mais c'était
déjà là.
Pareil pour le sabotage.
Toutes les chaînes
étaient arrêtées et il y avait le sirop qu'on
avait laissé dans les cuves.
S'il y restait,
il allait pourrir et ça ferait cinq millions de pourri.
Le patron est venu
dire qu'il fallait écouler le sirop, continuer la chaîne
pour écouler le sirop.
Les ouvriers ont
refusé. Alors le patron a dit : " Ça va coûter
cinq millions, c'est du sabotage, vous allez être inculpés...
"
Alors les ouvriers
ont dit : " On s'en fout, on laisse pourrir, on ne va pas
remettre la chaîne en marche pour vider la cuve..."
La cuve est restée
trois semaines comme ça, après elle était
pleine de champignons, c'était ignoble, complètement
foutu.
Qu'est-ce qu'il
y a eu d'autre?
Ah oui, le "
pas de vacances pour les riches " : le parc des Thermes
était réservé aux riches, aux curistes,
et il était interdit aux ouvriers.
COLETTE. - Les Algériens,
qui habitaient dans des hôtels de l'usine de l'autre côté
du parc, n'avaient pas le droit de le traverser pour se rendre
au travail.
Ils devaient faire
un grand détour pour l'éviter, alors que par un
petit chemin à travers le parc ils n'en auraient pas eu
pour plus de dix minutes.
JEAN. - On interdisait aux ouvriers
de se mêler aux riches. Alors, pendant la grève,
exprès, toutes les manifestations passaient par le parc.
Et il y a eu des
tas de peinturlurages dans le parc, contre les patrons, contre
les bourgeois...
Et puis on y a organisé
un pique-nique sauvage, avec saucisson et tout.
On a pique-nique
tout un dimanche dans le parc, pour emmerder les bourgeois et
les patrons.
Ça leur faisait
vraiment plaisir aux ouvriers de manger dans le parc!
Et il y a eu aussi
la démocratie.
- Comment ça,
la démocratie?
JEAN. - Tous les matins il y avait
des camions qui partaient de Contrexéville-on était
vraiment devenu la base de la plaine des Vosges- avec des drapeaux
ils partaient à six ou sept et ils allaient aider une
autre usine des Vosges qui hésitait à se mettre
en grève.
COLETTE. - Ça ne venait pas
du tout des syndicats.
JEAN. - Les ouvriers disaient
: " Faut aller les aider, là-bas, à reprendre
une usine ", et ils y allaient.
Comme pour Vittel.
Vittel n'était pas en grève. J'ai dit qu'il fallait
qu'on y aille, tous, en manif.
Le délégué
syndical a dit : " Non, non, pas tous, on y va à
neuf. "
Les ouvriers n'ont
rien dit et, finalement, on s'y est retrouvés à
trois cents!
On ne savait pas
trop quoi faire, on les invitait à débrayer...
Je me souviens aussi
d'une autre initiative démocratique des ouvriers qui avaient
institué une police ouvrière.
Ils avaient inscrit
sur leurs voitures " police ouvrière ".
Ils s'étaient
fabriqué des brassards et ils allaient dans la ville pour
empêcher les ouvriers de se soûler dans les cafés.
COLETTE. - De dépenser leur
argent comme ça, en temps de grève.
Et puis aussi ils
veillaient à ce que les ouvriers soient à l'heure
dite à la porte de l'usine.
J'allais avec eux
parce que je parlais un peu espagnol, je m'étais beaucoup
occupée des immigrés.
On adressait très
amicalement la parole à chaque type qui se baladait, on
lui demandait : " De quelle équipe es-tu? "
S'il était
de l'équipe du matin on lui disait : " II faut que
tu remontes à l'usine, on a besoin de toi là-haut.
"
S'il était
de l'après-midi, on lui rappelait qu'il ne fallait pas
qu'il oublie d'être à l'usine à une heure.
C'est ça
la police faite par les ouvriers.
Pour qu'il n'y ait
pas de casse avec les petits commerçants! De laisser-aller
dans la grève!
JEAN. - Ça a duré
quelques jours mais tout ça, ce sont les racines de la
démocratie.
Un jour, par exemple,
un Espagnol vient me voir.
Il me dit : "
Je devais partir en vacances juste quand la grève a éclaté.
Mais si je pars
maintenant tout le monde va penser que je suis un salaud !
Qu'est-ce que je
peux faire? "
Je lui dis : "
Vas-y, pars, c'est tes vacances, tu peux partir.
Non, il me dit,
non, je ne peux pas partir comme ça, il faut demander
à tous les ouvriers.
Alors immédiatement,
on convoque un meeting et le mec expose son cas à tout
le monde.
Alors tous les ouvriers
l'acclament et lui disent : " Bien sûr, vas-y, prends
tes vacances, c'est pas ta faute si c'est juste la grève.
"
Et le type insistait
: " Vous êtes sûrs que je ne vais pas trahir?"
Bon, voilà,
le racisme, à ce moment-là, il n'existait plus.
Le mec, il en chialait.
L'usine était
occupée et autodéfendue. I
l y avait trois
cents personnes en permanence qui occupaient l'usine, même
la nuit.
Avec matraques et
tout!
Il y avait eu je
ne sais pas quoi, une provocation.
Enfin les ouvriers
gardaient l'usine.
Qu'est-ce qu'il
y a eu encore?
Ah oui les collectes
chez les paysans.
On avait récolté
un million.
Moi-même j'étais
étonné, et pourtant c'était une idée
que j'avais lancée.
Les ouvriers n'y
croyaient pas : " Les paysans sont des cons. "
En fait ils y sont
allés, ils expliquaient leur affaire, ce qui se passait
dans l'usine, et partout on était très bien accueillis.
Il y a même
des paysans qui nous donnaient des pommes de terre...
Il y a eu aussi
la manifestation.
On s'appelait d'une
usine à l'autre à venir visiter les usines.
On était
allés à Gironcourt.
Ils nous faisaient
visiter les conditions d'exploitation dans leur usine.
On comparait.
Ceux de Vergèze
sont venus voir.
Ils étaient
vachement intéressés par les conditions de travail
dans l'usine.
COLETTE. - Ils disaient : "
Nous on n'accepterait jamais de travailler dans ces conditions-là!
"
Ou bien : "
Dans notre usine, ça ne marcherait pas comme ça...
"
Ils apprenaient.
JEAN. - Ils apprenaient comment
ça fonctionne un système socialiste!
Dans un système
socialiste les ouvriers donnent leur avis, discutent.
Ce n'est pas une
vue de l'esprit, c'est quelque chose de très possible,
et ils sont intéressés.
Dès que les
ouvriers ne sont plus opprimés, ils sont intéressés
par leur travail...
- De quoi viviez-vous
pendant la grève?
JEAN. - Justement, le problème
de la cantine a été très mal réglé.
On voulait l'occuper
et la faire marcher pour nous, mais les Espagnols n'ont jamais
voulu! Ils ne voulaient pas qu'il y ait quelqu'un qui travaille,
même pour la cantine!
Alors il y a eu
des Espagnols qui crevaient de faim.
Heureusement, il
y a beaucoup de paysans-ouvriers à Contrexéville,
qui avaient des pommes de terre.
Et on venait en
aide à ceux qui avaient le plus de problèmes.
Et puis il y a eu
le montant de la collecte chez les paysans qu'on a distribué
à ceux qui en avaient le plus besoin.
Mais il y a eu des
Espagnols qui ont dû repartir en Espagne, pendant la grève,
parce qu'ils n'avaient plus d'argent du tout.
- Le fait d'avoir
connu de près les ouvriers, qu'est-ce que ça vous
a appris sur eux?
JEAN. - On ne peut pas savoir
ce qu'ils pensent comme ça.
Ce que j'ai dit
tout à l'heure: si on fait une enquête de l'I.F.O.P.
dans une usine, on se dit qu'un mouvement révolutionnaire,
ça ne peut pas marcher.
Ça n'est
pas que les gens ne disent pas la vérité, au contraire,
c'est vrai qu'ils sont racistes, en paroles, antiféministes
et tout.
Mais dès
qu'on se trouve dans un mouvement vraiment démocratique,
alors on s'aperçoit que les idées fausses ne sont
pas ancrées très profondément.
COLETTE. - Le délégué
de la C.G.T. nous avait dit : ce Une grève d'une heure,
jamais ils ne la feront! "
Et puis ils ont
fait une grève illimitée...
JEAN. - Une grève qui
a duré trois semaines.
Mais c'est difficile
de comprendre les masses, il ne suflit pas de leur faire confiance,
il faut les suivre.
J'ai fait des erreurs.
Par exemple, j'avais entendu dire qu'en Italie les ouvriers en
grève faisaient marcher eux-mêmes les usines.
J'ai proposé
qu'on fasse ça.
Mais ça ne
correspondait pas du tout à la situation de Contrexéville.
Quand j'ai essayé
de convaincre les ouvriers d'essayer, ils disaient : " Mais
non, mais non, ça n'est pas possible, sans patrons on
ne peut pas... "
Vouloir appliquer
à Contrexéville une solution qui marche ailleurs,
de ma part c'était une vue de l'esprit, une vue d'intellectuel.
En revanche, je
ne comprenais pas ce qui se passait lorsqu'ils allaient manifester
contre les contremaîtres...
COLETTE. - Nous, nous répétions
: " L'ennemi principal c'est le patron. "
Nous ne comprenions
pas bien que frapper les chefs c'était frapper le patron.
JEAN. - C'est ça le danger,
pour les établis intellectuels, au lieu de coller à
la réalité, ils se raccrochent à des idées,
à des théories qu'ils ont d'avance!
Avec les masses,
il faut faire confiance, c'est ça surtout que j'ai appris
et ça n'est pas une découverte.
- Comment la
grève s'est-elle terminée?
JEAN. - Nous avons eu totale satisfaction.
Le délégué
a voulu faire cesser la grève plus tôt parce qu'il
avait téléphoné au patron, à Épinal,
et qu'il avait obtenu ça et ça.
Il voulait qu'on
vote pour la reprise du travail.
Les ouvriers ont
dit : " Ça ne va pas! On ne reprendra le travail
que lorsqu'on aura eu totale satisfaction.
Et pas de vote!
"
Les cadres ont quand
même organisé un vote.
Nous, on a fait
une manifestation devant la mairie où avait lieu le vote.
On gueulait : "
Non à la reprise ", " Solidarité avec
Vergèze ".
Il n'y a eu que
quatre ouvriers qui ont voté.
La reprise ne s'est
faite qu'après totale satisfaction.
- Aviez-vous
déjà raconté l'histoire de cette grève?
JEAN. - Non, jamais. C'est la
première fois.
- Qu'avez-vous
fait, ensuite? Êtes-vous restés à Contrexéville?
JEAN. - J'étais saisonnier
et, de toute façon, après la grève,
ça a été comme dans Germinal : il y a eu
le retournement.
On a fait courir
des bruits contre nous : qu'on essayait de semer la division,
qu'on était gauchistes, etc.
J'étais saisonnier,
ce qui fait qu'au bout de six mois j'étais vidé.
Les types devenaient
méfiants, il y avait eu des difficultés sur la
fin de la grève et nous on avait poussé contre
le vote et contre la reprise.
- Quel âge
avais-tu?
JEAN. - Vingt-deux ans.
- Et toi?
COLETTE. - Moi, j'en avais vingt
et un.
JEAN. - Alors on a été
obligés de partir.
On n'avait plus
de meublé, plus rien.
Les autres maoïstes
ont rapidement été vidés, eux aussi.
Du point de vue
de l'organisation, il ne restait plus rien et on a commencé
à se dire que c'était un échec total, catastrophique.
Et puis dernièrement,
on a appris que les ouvriers de Contrexéville avaient
fait une grève de trois semaines avec occupation de l'usine!
Il était
donc resté quelque chose.
Et ce qui est resté,
je crois, c'est ce qui est dû à la toute petite
chose qu'on avait faite au début : permettre l'expression
des masses, libérer leur expression.
Il est resté
aussi l'idée qu'on peut faire quelque chose, qu'on peut
se battre.
- Avez-vous gardé
des contacts avec l'usine de Contrexéville?
JEAN. - Des contacts, non. Les
maoïstes qui étaient restés
après moi ont été vidés.
On n'a plus de contacts.
Ça a un peu
repris à Vittel.
Dernièrement,
on y avait un camarade qui tente de reprendre aussi des contacts
avec Contrexéville...
L'idéal ce
serait que je sois encore à Contrex!
C'aurait été
l'idéal!
Mais j'aurais fini
par être vidé...
Tout de même,
ce qu'on a fait, ça n'est pas négatif.
Ce n'est pas que
nous ayons fait quelque chose, Colette et moi, avec quelques
ouvriers maoïstes et qu'ensuite les masses nous ont suivis.
Non : on a simplement
joué le rôle d'étincelle, on a essayé
de neutraliser un peu le syndicat.
- Mao vous a-t-il
servi dans votre action? De quelle façon?
COLETTE. -- Au début, on
connaissait surtout Mao par la lecture.
- Quand le lisez-vous?
Tous les jours, comme en Chine?
JEAN. - C'est par périodes.
COLETTE. - Quand on a un besoin
de faire un bilan.
JEAN. - Le maoïsme est une
méthode d'analyse de la réalité.
Prenons un exemple
assez simple, le fait que la classe ouvrière est divisée
en classes : c'est Mao qui nous apprend à étudier
la société par l'analyse des classes.
Si on n'avait pas
cette méthode-là on pourrait analyser la société
tout autrement par les générations, par exemple...
Mao donne une méthode d'analyse de la société
simple, matérialiste et accessible aux ouvriers.
- Lorsque vous êtes
au cœur d'une lutte, comme celle de Contrexéville,
continuez-vous à lire Mao?
JEAN. - Si parfois on avait lu
Mao, je ne sais pas si ça ne nous aurait pas aidés!
Parce qu'évidemment,
à ces moments-là, on ne le lit pas!
Et j'ai souvent
l'impression d'être paumé.
Les masses font
des tas de trucs, et soudain on ne comprend plus et on ne sait
plus du tout quoi faire.
D'un côté
on ne peut pas passer sa vie dans les livres, c'est une connerie,
de l'autre, on en aurait besoin pour pouvoir faire l'analyse
de ce qui se passe.
- Et entre camarades,
vous ne vous réunissez pas pour faire l'analyse des événements?
JEAN. - Si, bien sûr, quand
on veut réfléchir sur une région, établir
une politique. On a des expériences différentes,
des idées différentes, des pratiques un peu différentes,
on les met en commun.
- Comment s'est
faite votre formation intellectuelle?
COLETTE. - On n'a pas commencé
par lire Marx, et puis Lénine, et puis Mao, ça
s'est fait tout à la fois.
Mao a développé
le marxisme-léninisme.
Il n'y a pas rupture
entre Marx, Lénine et Mao, il y a continuité.
Et on avait des
cours théoriques, au 44 de la rue de Rennes, sur la notion
de capital, sur Mao.
Et puis il y avait
la lecture des journaux, Servir le peuple...
- Et les contacts
avec les étudiants maoïstes?
COLETTE. - Personnellement, je n'en
ai pas beaucoup eu.
J'étais étudiante
à la Sorbonne, mais ça a duré très
peu de temps.
J'ai été
un peu au syndicat U.N.E.F. de la Sorbonne et puis tout de suite
j'ai milité.
JEAN. - C'est la pratique surtout
qui nous a formés : dans les comités Vietnam de
base, on s'est heurtés, par exemple, à des trotskystes
et on a vu tout de suite que ça ne collait pas...
COLETTE. - On s'est heurtés
aussi au P.C.F.
On vendait Le Courrier
du Vietnam, écrit par des Vietnamiens, et les gardes du
P.C.F. venaient nous attaquer!
On ne comprenait
pas!
C'est ça
qui a fait grandir très vite notre conscience politique.
On aurait peut-être
mis plus longtemps à comprendre si le P.C.F. n'avait rien
fait.
On s'est aussi rapidement
aperçus, à la faveur de cette activité,
que ce qu'on avait appris en classe, dans la famille, ça
n'était qu'une partie de la réalité.
- Vous êtes
d'origine provinciale tous les deux?
JEAN. - Oui.
Quand j'étais
à H.E.C., on nous enseignait par exemple, au niveau des
cadres, comment il fallait s'y prendre pour licencier un travailleur
immigré!
Quand j'étais
à H.E.C., il y avait bien un tiers des étudiants
qui menaient des études paraÙèles, car la
perspective d'être cadres, patrons, etc., ne les enthousiasmait
pas beaucoup.
Ils voulaient devenir
autre chose...
Ce que nous avons
fait, au fond, ne relève pas d'un phénomène
individuel, ça devient général.
D'ailleurs, pas
mal d'élèves d'H.E.C. se sont établis ou
ont choisi de se battre.
- Combien y a-t-il
d'établis en France?
JEAN. - La première vague
était composée de trente à quarante types
partis s'établir dans toute la France, il y en avait d'H.E.C.!
- Et maintenant?
JEAN. - Je ne sais pas parce que
l'établissement n'est pas
réservé aux intellectuels. Il y a des ouvriers
qui vont s'établir.
Qui vont d'une usine
à l'autre, parce qu'ils se font licencier et qui continuent
dans une autre usine à faire un travaiUpoli-tique.
Le maoïsme
n'est pas l'apanage des intellectuels.
Il y a des ouvriers
maoïstes qui font le travail d'établi et qui le font
mieux, évidemment, que les intellectuels.
Même en faisant
le même travail qu'un ouvrier, en travaillant dans les
mêmes conditions, pour le même salaire, en vivant
dans les mêmes logements, on ne sera jamais des ouvriers.
On a un acquit intellectuel,
des relations...
On restera toujours
des privilégiés!
- Vous dites
ça comment? avec regret, satisfaction?
JEAN. - Ce n'est pas ça
le problème.
Si on veut arriver
à former des organisations ouvrières, un militantisme
ouvrier, il faut bien connaître le problème.
Et nous, on ne le
connaît pas bien.
Ne serait-ce qu'au
niveau du langage.
On le voit bien,
dans les réunions, même si on a le désir
de laisser les ouvriers s'exprimer, même si on les écoute,
ils ont du mal, ils tâtonnent...
- Puisque vous
dites que tout vient des masses, pourquoi, en tant qu'intellectuels,
pensez-vous que vous êtes nécessaires à
la lutte ouvrière?
JEAN. -- L'histoire des luttes
ouvrières, dans tous les pays, montre que le rôle
des intellectuels a toujours été très important.
- Se rapprocher
des masses ne serait pas seulement un plaisir, une satisfaction
personnelle que rechercheraient les intellectuels?
JEAN. - Je ne pense pas.
Je pense d'ailleurs
qu'il est tout à fait faux d'aller s'établir pour
le plaisir.
Nous ne sommes pas
allés nous établir parce qu'on se sentait mal dans
le mouvement étudiant, mais parce qu'on a pensé
que si on n'allait pas dans les usines, le mouvement étudiant
allait se scléroser à l'intérieur des universités.
Si à ce moment-là
j'avais pensé que dans l'intérêt de la lutte
il valait mieux que je reste à H.E.C., eh bien, je serais
resté à H.E.C.!
Le but principal
des établis n'est pas d'aller se rééduquer!
Quand on va dans
une usine, on se rééduque, c'est forcé,
mais ça n'est pas le but.
On n'y va pas pour
ça, on y va pour lutter, et on se rééduque
parce qu'il faut se rééduquer si on veut lutter
avec les ouvriers II y a eu des gens qui ont fait ça :
qui sont allés dans les usines uniquement pour se rééduquer,
et tout ce qu'ils ont découvert c'est que la classe ouvrière
est raciste, pleine d'idées fausses, de préjugés,
etc.
- Qu'allez-vous
faire maintenant?
COLETTE. - Notre désir profond
c'est d'être toujours le plus utile au peuple et lié
aux masses.
Parce que dès
qu'on est coupé des niasses, on déconne.
On commence à
ne plus connaître la réalité.
Il faut être
lié aux masses pour comprendre ses besoins.
Ce qu'on n'a pas
toujours su faire, même quand on était à
Contrexéville.
- Ça veut
dire quoi, être lié aux masses? Mai 68 était
unepériode exceptionnelle, non? C'était la fête.
Ça n'est pas la fête tous les jours à l'usine.
Il y a de longues périodes où il ne se passe rien...
JEAN. - C'est pour ça que
je dis qu'il y a des intellectuels qui ne résistent pas.
Ils ne supportent
pas les moments où il ne se passe rien entre eux et les
masses.
A Contrexéville,
on a eu la chance de voir les choses évoluer très
rapidement.
Et on a pu en tirer
des leçons.
Mais on aurait pu
y être à une autre époque où il ne
se serait rien passé.
Même en Mai,
il y a eu des camarades qui ont été dans les usines
où rien ne s'est passé.
C'est arrivé!
Et bien les mecs ont été vachement déçus.
Ils lisent dans Mao : " Les masses sont les véritables
héros "; partout autour d'eux, en France, ça
bouge, mais concrètement, là où ils sont,
dans leur usine, il ne se passe rien.
Alors parfois, ils
quittent l'usine, et trois mois après ça pète!
C'est arrivé.
Les ouvriers, eux,
restent des années dans une usine.
Nous ça n'est
pas en deux ou trois mois qu'on peut espérer voir tout
changer!
Au point où
nous en sommes, maintenant, ee que nous risquons c'est de ne
plus trouver de travail en usine, on ne voudra plus nous embaucher
nulle part.
Mais on peut quand
même rester liés aux masses sans être établis.
- Comment?
JEAN. - En participant à
d'autres activités révolutionnaires comme par exemple
à l'organisation des Secours Rouge;
ou en travaillant de l'extérieur des usines ou en
rentrant dans la clandestinité.
- Les "masses",
est-ce que ça n'est pas un mot abstrait?
Une masse c'est composé de gens, de beaucoup de gens,
est-ce que tu ne fais pas de différence entre les gens
?
COLETTE. - Les masses ce sont les
ouvriers qui sont exploités dans l'usine ou de façon
générale, tous ceux qui sont opprimés.
JEAN. - Ça n'est pas un
lien personnel, ça n'est pas seulement un lien d'amitié.
COLETTE. - C'est un lien d'exploitation.
JEAN. - On est lié aux
masses quand on lutte avec elles. Quand on est dans la lutte,
dans une usine, il y a une atmosphère, une sympathie pour
les maoïstes, tout passe, les mots d'ordre... c'est ça
la liaison avec les masses.
- Une usine ou
Vautre, pour toi c'est pareil...
JEAN. - Évidemment.
Notre liaison avec
les masses est malheureusement un peu embryonnaire.
Si on restait trois
ans, cinq ans dans une usine, on connaîtrait mieux les
ouvriers, et leur réaction.
Quand on pose les
revendications des ouvriers il faut que ce soient les revendications
des ouvriers, pas les siennes, c'est ça la liaison avec
les masses.
Et ça, pour
y arriver, pour que ça colle, il faut être longtemps
dans la même usine.
Et même en
étant longtemps dans la même usine on peut se couper
des masses, c'est ce qui arrive à certains délégués
qui appliquent le programme de la C.G.T., lequel ne correspond
pas du tout à ce que veulent, à ce moment-là,
les ouvriers de l'usine!
- Que trouvez-vous
chez les ouvriers, c'est-à-dire parmi la masse de la
population qui est la plus exploitée, que vous ne trouvez
pas chez les autres?
COLETTE. - Une amitié et
une solidarité qu'on ne rencontre pas ailleurs.
JEAN. - Surtout chez les Algériens.
COLETTE. - Chez les Algériens
mais aussi chez les Français.
JEAN. - Quand il y a lutte, il
y a solidarité.
Ça s'est
passé pareil chez les étudiants, en Mai.
- Et c'est un
sentiment très fort?
COLETTE. - A Contrexéville,
c'est l'endroit où on a été le plus liés
aux ouvriers, on a eu des moments formidables.
JEAN. - II ne s'agit pas d'une
satisfaction personnelle...
- Tout de même,
tu ne le ferais pas s'il ne se passait pas quelque chose qui
te satisfait!
COLETTE. - On le fait parce qu'on
est là pour ça.
- Ça ne
fait que repousser la question : pourquoi êtes-vous là?
JEAN. - En fait, la question
que tu poses, c'est : pourquoi sommes-nous révolutionnaires?
- Oui.
JEAN. - Pourquoi est-ce qu'on
va à l'usine?
Pourquoi est-ce
qu'on va en prison?
Pourquoi est-ce
qu'on se fait taper dessus dans la rue?
- Oui.
JEAN. - Pourquoi est-ce qu'on
fait tout ce qu'on fait?
- Oui.
JEAN. - Je crois que la marche
du peuple va dans un sens qui oblige chaque personne, soit maintenant,
soit plus tard, à se poser à un moment donné
la question de savoir de quel côté de la barrière
il se trouve.
Au fond, c'est la
réalité qui nous force à choisir.
Si je n'étais
pas révolutionnaire, qu'est-ce que je serais?
Cadre à l'usine?
Je préfère
essayer d'être de l'autre côté.
A H.E.C., tu as
des gens qui ne veulent pas se trouver du côté des
cadres, mais qui ne veulent pas non plus se trouver de l'autre
côté.
Alors ils cherchent
des biais : ils font autre chose.
Mais très
vite, ils s'aperçoivent qu'ils sont quand même dans
le système.
- Vous aussi
vous êtes dans un système, vous n'éprouvez
jamais le désir d'en sortir, de vous retirer?
JEAN. - Se retirer...
On a eu un camarade,
il allait dans les bidonvilles soulever les Algériens,
et puis un soir il y a eu bagarres avec les flics et tout, alors
il a dit : " Bon. Eh bien, maintenant je m'en vais ",
et il est parti.
Je trouve que c'est
vraiment dégueulasse de mettre les masses en mouvement
et puis de se tirer.
COLETTE. - Quand on a commencé,
on se sent responsables. Pas tant au niveau de l'organisation
qu'à celui des gens avec lesquels on se trouve.
JEAN. - On prend des responsabilités,
quand on crée un mouvement, qu'on soutient les jeunes.
D'ailleurs les ouvriers
ont bonne mémoire; quand on leur fait une vacherie comme
ça, ça marque. Ils n'oublient pas ceux qui se tirent.
- Peut-être
qu'à un certain moment les gens ne se sentent plus à
la hauteur, ils n'ont pas prévu les conséquences?
JEAN. - D'accord, mais on ne
s'en va pas.
Après Mai
68, il y a eu un mouvement général de liquidation,
toute l'ancienne U.J.C.M.L. s'est volontairement dissoute, elle
a dit : " On fait des tas d'erreurs, on n'a pas su répondre
aux besoins des masses. "
Ils ont tous ou
presque quitté les usines, les lieux où ils travaillaient
pour essayer de réfléchir un peu, de retrouver
une ligne.
Ils se sont remis
à lire les livres : Marx, Mao, Lénine, à
pondre des textes.
Et puis, finalement,
ce qu'ils ont fait était stérile, parce que les
problèmes, les vrais, ne se résolvent pas du jour
au lendemain en se prenant la tête entre les mains dans
une chambre mais en restant là où on est.
Et il n'y a rien
de plus difficile.
C'est atrocement
difficile de rester là où on est sans qu'il se
passe rien, et sans comprendre.
- Et ça
t'est arrivé d'éprouver le désir de te tirer?
JEAN. - Ah oui! Ah oui!
- Et alors?
JEAN. - On a essayé de
résister.
On ne s'est jamais
réfugiés dans les livres.
Souvent on nous
fait la critique : " Vous ne savez pas où vous allez!
"
C'est vrai, mais
on sait grosso modo que vouloir élaborer un programme,
comme ça, en chambre, ça ne correspondrait à
rien.
Comme lorsqu'on
avait décidé, il y a trois ans : " L'ennemi
principal c'est le patron. "
Non, il faut que
ça vienne des masses.
C'est en les laissant
s'exprimer qu'on arrivera à élaborer un programme.
- Vous envisagez
de mener cette lutte toute votre vie?
JEAN. - Je l'espère.
COLETTE. - Notre désir c'est
de faire ça toute notre vie.
Mais avec la répression,
il est possible qu'on ne puisse plus vivre comme on voudrait,
qu'on nous en empêche...
JEAN. - Qu'on nous empêche
de quoi?
COLETTE. - D'être dans les
usines.
JEAN. - De ce point de vue, on
est de moins en moins libres, on ne pourra plus faire ce qu'il
y a de mieux.
Mais il y en aura
d'autres qui viennent par-derrière, d'autres moins connus
que nous qui peuvent encore trouver une petite place et se faufiler...
COLETTE. - Nous, on commence à
être brûlés...
JEAN. - II y a des camarades
qui ne peuvent plus travailler en usine, alors ils font autre
chose. Ils voudraient être dans les masses, lutter avec
les ouvriers, les paysans, mais ils ne peuvent plus rester cinq
minutes sans que la police vienne les arrêter.
- Si la situation
évoluait, seriez-vous prêts à participer
à des engagements violents?
JEAN. - Est-ce que je passerais
à la lutte armée? Dit comme ça, si je réponds
ce oui ", les gens qui voient la situation actuelle et qui
vont m'entendre dire : " Oui, je prendrais le fusil ",
vont penser que je suis complètement dingue!
Ce que je peux te
dire c'est qu'en Irlande, par exemple, on est passé très
très vite au stade de la lutte armée.
Dans certaines conditions,
oui, je le ferais.
COLETTE. - II ne faut pas nous faire
dire que la lutte armée est pour demain matin.
JEAN. - Mais, ça peut
venir très vite. A Sochaux, en 68, les flics ont pris
le fusil les premiers et ils ont tué des ouvriers. Pas
mal d'ouvriers sont rentrés chez eux prendre des fusils
de chasse!
Il aurait pu y avoir
affrontement, peut-être très court, peut-être
un carnage, on/a parlé de lutte armée à
Sochaux.
La lutte armée!
On se disait que
peut-être un jour on serait arrêtés, traînés
dans la boue.
Et on se disait
qu'on n'en serait pas capables. Et la répression! On croyait
qu'on ne pourrait jamais y faire face.
Et puis quand la
pratique est là, on le fait et on résiste. Il y
aura d'autres épreuves.
On ne peut pas dire
à l'avance : je suis prêt à résister
à ça et ça, je sais que je le ferai.
On l'espère,
c'est tout.
COLETTE. - On ne peut pas le garantir.
On essayera.
JEAN. - On sait de toute façon
que lorsqu'il faut se battre il y a toujours des franges qui
ne peuvent pas passer au stade supérieur.
On a passé
un stade entre Mai 68 et la période actuelle, où
il faut déjà beaucoup plus de volonté et
une idéologie plus ferme pour résister à
la répression.
La lutte armée,
ce serait encore un autre stade.
Il y aura des camarades
qui flancheront et d'autres pas.
- Qu'est-ce que
c'est, pour vous, la parole de Mao? On a parfois Vimpression
que c'est quelque chose de religieux, une nouvelle religion.
JEAN. - Religieux? Qu'est-ce
que ça veut dire religieux? Faire lutter et travailler
les bommes pour quelque chose qui n'existe pas.
- Qu'il y aurait
une parole, une parole révélée. Dans le
cas présent, celle de Mao, à partir de quoi tout
se fait et tout s''organise. Une
parole qui serait la vérité indiscutable.
JEAN. - La parole de Mao n'existe
pas, c'est la synthèse des idées que Mao a eues
à partir de la pratique, de l'expérience de lutte
du peuple chinois.
Mao dit que les
idées justes ne tombent pas du ciel, et si Mao a des idées
justes, elles lui viennent de la pratique sociale.
En 1927, Mao ne
savait pas qu'en 1968 il y aurait la Révolution culturelle.
Il n'y a pas une
vérité avec un grand V qui tombe du ciel.
Il y a une vérité
qui se développe.
- N'y a-t-il
pas tout de même un culte de la personnalité
de Mao?
COLETTE. - J'ai réfléchi
à ça : je pense qu'il ne peut pas y avoir de culte
de la personnalité qui ne soit pas fondé sur quelque
chose de réel.
Si le peuple chinois
aime tellement le président Mao, leur dirigeant, c'est
parce qu'il les a sortis d'une situation féodale d'exploitation,
qu'il a mené à bien la révolution, extirpé
les éléments révisionnistes et bureaucratiques
qui s'infiltraient.
Il a donné
tout le pouvoir au peuple en prenant des mesures pour que plus
jamais les réactionnaires ne puissent à nouveau
s'en emparer.
Je comprends que
le peuple soit reconnaissant et qu'il aime énormément
le président Mao.
- Tout de même,
sur le plan culturel, il y a des choses qui pour nous sont difficiles
à accepter comme démocratiques. Ce serait plutôt
une sorte de dirigisme... Je ne sais pas si vous lisez certaines
revues d'informations chinoises...
JEAN. - Là-dessus, on est
effectivement un peu mal à l'aise
pour répondre.
Du point de vue
de l'art, de la culture, on ne sait pas très bien ce qui
se passe.
Les trucs stéréotypés
qu'on trouve dans Pékin Informations, les portraits de
Mao, ça me gêne un peu, mais ça ne m'empêche
pas d'être maoïste.
ersonnellement,
ça ne me gêne pas, par rapport à ce que Mao
apporte dans le domaine de la libération des masses, de
la liberté d'expression des griefs, de la confiance en
lui-même qu'on donne au peuple.
Je crois qu'il y
a rupture totale entre ce qui est l'individu, comme nous le comprenons
en France, et l'homme collectif, comme on le comprend en Chine.
Je me souviens d'une
histoire que j'avais lue dans Servir le peuple, sur la construction
d'une usine de cirage.
On aurait demandé
à des experts russes de venir construire l'usine, ça
aurait peut-être pris deux ans.
Au lieu de ça,
ce sont les gens du lieu eux-mêmes qui l'ont construite.
Au début,
ce qu'ils ont fait était tout à fait infect,
inutilisable, et puis, peu à peu, ils sont parvenus à
produire
du cirage correct.
Ils ont appris eux-mêmes
comment le fabri
quer.
C'était beaucoup
plus enthousiasmant et ils connais
saient beaucoup mieux le travail.
Évidemment,
ça n'était peut-être pas très économique,
ils ont mis deux ou trois fois plus de temps, mais ils ont tous
travaillé, même les plus ignorants, et maintenant
ils connaissent tous le processus de fabrication du cirage dans
l'usine.
Alors que si les
" docteurs "russes étaient venus faire le travail,
il n'y aurait pas eu beaucoup de différence entre un ouvrier
français et un ouvrier chinois.
Mao dit : "
Mieux vaut dix qui cherchent que un qui sait. "
C'est formidable.
5 janvier 1971.
Jean a
relu son entretien et écrit cet additif :
J'ai été
assez surpris du nombre important de fois où nous parlons
de spontanéité car je n'aime pas du tout ce mot
qui est très ambigu.
Ce que nous ne voulons
surtout pas dire, c'est que la révolution se fera toute
seule, spontanément, que tout ce qui est spontané
est révolutionnaire.
Pas du tout.
Ce que nous avons
voulu montrer, et c'est peut-être pourquoi nous avons employé
si souvent ce mot, c'est qu'à cause de leur situation
sociale d'exploitation, les masses populaires sont révolutionnaires.
Malheureusement
toutes les idées justes (révolutionnaires) sont
contrecarrées plus ou moins par les idées fausses
divulguées par la presse, la télé, etc.
Ce qui fait que
les idées justes existent rarement toutes pures comme
ça, mais en contradiction avec les idées bourgeoises,
d'où les idées contradictoires de tel ouvrier,
les idées confuses de tel paysan ou de tel intellectuel.
La télévision
n'épargne personne.
Toutefois, au moment
des luttes intenses (Mai 68, grandes grèves, manifestations),
il se trouve que les idées bourgeoises (égoïsme,
racisme, etc.) peuvent être balayées en un instant.
Tout cela pour dire
qu'un intellectuel qui " s'établit ", qu'un
maoïste, n'a rien à apprendre aux masses.
Ce que le maoïste
a à faire, en un premier temps, c'est de s'efforcer de
libérer l'initiative des masses, entendons par là
: l'aider à combattre les vieilles idées bourgeoises.
Comment?
En partant de ces
idées peut-être confuses, mais justes, qui se trouvent
dans les masses.
Dans l'entretien,
nous nous sommes surtout attachés à montrer le
caractère révolutionnaire des masses et nous avons
laissé entendre que le seul travail du maoïste était
d'être une étincelle.
A la suite de quoi
tout prendrait feu... C'est un peu sommaire.
La marche du peuple
vers la Révolution suit des hauts et des bas, et si de
chaque expérience nous ne tirons pas des leçons,
nous ferons du surplace; les maoïstes doivent donc aider
les masses, doivent donc aider à tirer les leçons.
Le maoïste
n'est pas seulement un catalyseur.
Il doit aussi être
un organisateur.
C'est peut-être
ce qui est le plus difficile.
En tout cas, c'est
personnellement ce que je trouve le plus difficile.
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